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LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI  juin 2018

 

 

SOKON « BUSHI » MATSUMURA

 


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Pour trouver le chemin de l’épanouissement, de la sagesse ou du bonheur, le bon sens, « la chose la mieux partagée au monde » (Descartes ; Discours de la méthode), devrait suffire. À condition que les multiples et insidieuses influences psychologiques qui nous assaillent quotidiennement ne nous égarent pas. Pour éviter de nous fourvoyer, de subir de sournois conditionnements ou de perdre tout repère lors d’événements traumatisants, ceux où on se sent brinquebalé par l’existence, des garde-fous sont nécessaires. En premier lieu, il est impératif de se doter d’une philosophie de la vie mûrement réfléchie qui servira de guide dans les moments difficiles. Certes, l’exercice demande de la maturité, mais « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années » (Corneille ; Le Cid). Ensuite, il faut veiller à ce que toutes les décisions importantes suivent des objectifs clairs qui s’accordent harmonieusement avec celle-ci tout en tenant compte de la réalité des contingences quotidiennes.

Pour peu qu'on lui accorde des prérogatives qui dépassent le simple défoulement, le choix d’une pratique martiale doit s’inscrire dans ce schéma. En effet, s’il est possible de se contenter de ses aspects utilitaires ou récréatifs, l’art martial, pour peu qu’il soit enseigné et perçu dans toutes ses dimensions, est une véritable école de vie susceptible de transcender l'existence de son adepte. Déterminer ce que doit recouvrir l’art martial idéal pour s’intégrer dans notre conception de la vie et sélectionner avec soin le maître contemporain ou ancien qui l’incarne le mieux et nous servira de référence pour nous orienter dans le labyrinthe des activités dites « martiales » sont des préalables indispensables car l’observation de la diversité de ce qui nous est proposé sous l’appellation « art martial » a de quoi déstabiliser. Sous la seule rubrique « karaté » les différences d'un club à l'autre sont parfois colossales : présence, ou non, d'une conception philosophique de l'art martial ; objectifs de l’entraînement aux antipodes l’un de l'autre ; contenus techniques difficilement comparables ; méthodes pédagogiques fort dissemblables... Une philosophie de vie bien établie permet déjà d’opérer un tri, mais il faut aller plus loin pour acquérir la certitude d’un choix judicieux. Cette réflexion peut s’aborder ainsi :

  • Quelle ultime finalité mon art martial doit-il viser ?
  • Quel contenu technique y répondra le plus efficacement possible ?
  • Quelle éthique lui confèrera un dessein chevaleresque ?
  • Quelle pédagogie transmettra au mieux la technique, la stratégie, la philosophie et les valeurs qui le sous-tendent ?

Pour un enseignant, répondre clairement à ces questions permet de rester cohérent en proposant des cours variés et innovants, ce qui est loin d'être une évidence. En effet, une vision trop étroite conduit à la répétition mécanique et à la lassitude des élèves ; à l’inverse, une recherche de diversification sans fil conducteur représente un regrettable gaspillage d’énergie. Quant à l’étudiant conscient de la réelle portée d'une pratique martiale authentique, il y gagne l'assurance de choisir correctement son objectif, son cheminement, son club et il évite de se retrouver écartelé entre deux visions antagoniques.
Différents choix de maîtres et d'arts martiaux peuvent s'accorder avec les multiples manières d’appréhender la vie. Très peu, cependant, revêtent un caractère universel et intemporel. Cet article nous emmène à la découverte d’un modèle martial véritablement incontournable.

 

Choix d'une référence martiale

Assurer sa sécurité physique et celle de ses proches est une préoccupation qui concerne l’intégralité du monde vivant. Les animaux ont tous développé des stratégies pour se protéger des prédateurs, mais l’homme est un animal particulier puisque son principal prédateur c’est lui-même. En conséquence, depuis la préhistoire, toutes les communautés humaines ont inventé des moyens et des techniques de défense pour se prémunir de la vindicte de leurs congénères. Comme la frontière entre la guerre et les différentes formes d’agression a longtemps été confuse, les méthodes de lutte individuelle ou collective se sont souvent ressemblées. Cela explique le peu de différenciation dans les termes qui désignent les multiples variantes de l’affrontement physique. Ainsi l’adjectif « martial », qui dérive de Mars, dieu de la guerre dans la mythologie romaine, a été utilisé pour qualifier toute sorte de combat et ce qui s’y rapporte : stratégie martiale, cour martiale, loi martiale, discours martial, économie martiale, art martial… En japonais, on retrouve le kanji (idéogramme) « bu », qui représente des hallebardes entrecroisées, dans bugei, bushi, bu-jutsu, buki, buke, kobu-jutsu, bushido, bubishi, kobudo, budo, budoka… ce qui laisse, en théorie, une large marge d’interprétation pour lier chacun d’eux à la guerre, à la bataille rangée, à la défense personnelle, au duel, à un simulacre ludique ou sportif de combat, voire, selon certaines lectures de ce kanji, au règlement pacifique des conflits. Aujourd’hui, à chacun de ces mots et à chaque activité liée au combat sont affectés des registres bien déterminés, fruit de la spécialisation à outrance dont le 20e siècle nous a gratifié, mais cela n’a pas toujours été le cas. En effet, l’alliance d’objectifs multiples et de moyens a priori éloignés a bien existé et elle a produit les arts martiaux les plus intéressants car les plus aptes à faire face aux situations les plus variées. À Okinawa, principale île de l’archipel des Ryukyu, ce type d’art martial total a sans doute surpassé tous les autres. Cette suprématie a culminé au 19e siècle sous la houlette de Sokon « Bushi » Matsumura.

Les méthodes de combat que les Okinawaïens avaient conçues dès le premier millénaire, subirent plusieurs entraves à leur développement qui leur furent finalement bénéfiques. La première quand le roi, après l’unification des Ryukyu au 15e siècle, interdit le port des armes dans tout le royaume et assigna la noblesse à résidence en son château de Shuri pour juguler toute tentative de révolte ou de sécession. « À quelque chose, malheur est bon » ; comme il fallait bien se prémunir des attaques de brigands qui ne respectaient évidemment pas l’interdiction du port d’arme, l’aristocratie à Shuri et le peuple partout ailleurs réagirent en affinant leurs techniques de défense à main nue, avec un bâton ou leurs outils de travail. Cette proscription n’ayant jamais cessé, ces arts de défense devinrent une composante caractéristique de la culture locale.
La deuxième contrainte, certainement la plus décisive, est une conséquence du positionnement stratégique d’Okinawa, qui a toujours excité la convoitise de ses grands voisins, la Chine et le Japon. Ceux-ci ont entretenu depuis la nuit des temps, et encore aujourd’hui, une belliqueuse rivalité matérialisée en 1609 par l’occupation de l’île par les samouraïs du daimyo Shimazu de Satsuma (province de Kyushu, la plus au sud des grandes îles du Japon) missionné par le shogun Tokugawa qui voyait d’un mauvais œil l’omniprésence des Chinois à Okinawa. Il imposa des règles encore plus contraignantes que celles de la royauté, notamment en interdisant toute activité ressemblant à une pratique martiale. Si, sur le terrain d’Okinawa, les deux grands ennemis se sont contentés de se regarder en chiens de faïence, la population de l’île en fut profondément affectée. La décision du roi brimait surtout les seigneurs de la guerre étroitement surveillés au château de Shuri, mais les samouraïs japonais étaient des envahisseurs honnis qui opprimèrent tous les Okinawaïens durant deux siècles et demi. Ceux-ci ne pouvaient pas rester sans réaction ; ils approfondirent, avec l’aide des Chinois et le plus souvent en secret, leur recherche d’efficacité martiale et poussèrent l’intensité de leurs entraînements à la limite des possibilités humaines. Si la pratique martiale était déjà culturelle, elle devint quasiment génétique.
Le touriste du 21e siècle peut aisément constater cette culture martiale atavique dans l’énorme proportion de la population qui pratique, dans le nombre faramineux des dojos ou des maîtres en regard de la taille du territoire (1200 km2) et jusque dans les danses locales traditionnelles (odori) au sein desquelles on retrouve fréquemment des gestes et attitudes caractéristiques des kata anciens.
Dans ce fantastique chaudron où l’art martial local s’est élaboré, surnagent les noms de bushi (guerriers nobles d’Okinawa) de grande valeur, mais c’est le peuple, toutes classes confondues, parfois dominé, souvent contraint mais jamais asservi, qui éleva l’art martial indigène, connu à l’origine sous les termes de kobu-jutsu (utilisation d’outils traditionnels à des fins défensives), te (littéralement : main ; ce qui se fait avec la main ; art martial sans arme), Tode (boxe chinoise) et plus tard Okinawa-te, au statut de trésor national. Sans cette tenace ferveur populaire, ces bushi n’auraient été que des épiphénomènes.

Les sensei (maîtres) originaires d’Okinawa passés à la postérité sont ceux dont les portraits sont affichés dans la plupart des dojos occidentaux : Funakoshi (1868-1957 ; Shotokan-ryu), Mabuni (1889-1952 ; Shito-ryu), Miyagi (1888-1953 ; Goju-ryu) et quelques autres représentant des styles moins connus. Il faut y ajouter Ohtsuka (1892-1982), fondateur du Wado-ryu, mais il est né au Honshu, l’île principale du Japon, et n’a fait qu’enrichir son ju-jutsu en atemi waza (techniques de frappe) auprès de Funakoshi. Ont-ils, comme certains le prétendent, sauvé le karaté d’une extinction certaine en l’adaptant à l’air du temps, en l’édulcorant, en le transformant en gymnastique pour écolier puis en sport de compétition ? Certes, la formidable expansion mondiale du karaté résulte de l’adhésion de ces sensei à l’hédonisme naissant au début du 20e siècle, mais cette culture du corps qui néglige l’esprit et oublie l’efficacité tant recherchée par les générations précédentes n’est pas du goût de tous les budoka. Pour un amateur d’art martial authentique, la figure tutélaire, la véritable source d’inspiration, devra être recherchée parmi les bushi qui ont précédé ces vulgarisateurs, ceux pour qui l’art martial, au service de l’ordre et de la justice, devait répondre de façon précise et nuancée à toutes les formes de violence. Dans cette perspective, le nom de Sokon « Bushi » Matsumura émerge et s’affiche comme  modèle insurpassable car les bouleversements survenus à Okinawa depuis la fin du 19e siècle ne l’ont plus permis.

Pourquoi cette référence, en quoi est-elle essentielle et sur quels éléments vérifiables repose-t-elle ? C’est à ces questions que nous allons tenter de répondre.
Cependant, il ne s’agit pas de sombrer dans une nostalgie désespérée mais de constater qu’aujourd'hui des enseignants, malheureusement trop peu nombreux, s'efforcent de s’inscrire dans l’archétype constitué par l’art martial de Matsumura. L’analyse qui suit permettra de les reconnaître.

 

Mystères et certitudes

La biographie de Sokon Matsumura est jalonnée de nombreux mystères : les dates de sa naissance et de sa mort, son véritable nom, ses faits d'arme et bien d’autres détails qui, s’ils étaient certifiés, pourraient donner du corps à la légende qu’il est devenu. Malheureusement, très peu de documents d’époque sont disponibles ; la plupart de nos renseignements proviennent donc de la mémoire, pas toujours fidèle, des générations qui ont succédé aux hommes et événements de cette période de l’histoire d’Okinawa.
Plusieurs facteurs expliquent les imprécisions et lacunes historiques sur les arts martiaux d’Okinawa. Rappelons quelques faits :

  • Ce n’est pas avant la fin du premier millénaire qu’une langue japonaise écrite s’est finalisée sur la base des idéogrammes chinois. Cependant, cette langue écrite se répandit très lentement, la tradition d’une culture orale perdurant dans de nombreuses strates de la société nippone jusqu’à une époque récente.
  • Entre 1609 et 1871, l’occupation d’Okinawa par le clan Shimazu imposa de pratiquer le te et le kobu-jutsu secrètement, souvent la nuit. Ce n’est qu’au début du 20e siècle que ce besoin de secret disparut. Des documents écrits commencèrent alors à circuler, la transmission orale de maître à disciple devint moins confidentielle, mais le premier écrit public n’apparut qu’en 1922 (Ryukyu Kenpo Karate de Gichin Funakoshi)
  • En 1945, la bataille d’Okinawa fut un des plus âpres combats de la seconde guerre mondiale. Les destructions sur cette petite île atteignirent des niveaux inimaginables. Fort peu de documents réchappèrent aux batailles, explosions et incendies.
  • De très nombreux pays ont falsifié leur histoire à des fins généralement politiques ─ la France y a souvent succombé ─, mais certains ont réécrit des pans entiers de leur roman national, évidemment en détruisant les archives compromettantes. L’Extrême-Orient n'a pas été en reste.
  • Les anciens registres d’état civil, quand ils existent, ne sont pas toujours très fiables, mais que penser d’endroits où de nombreuses personnes portaient le même nom, où celui-ci se métamorphosait en fonction de la langue ou du dialecte utilisé, où son possesseur pouvait parfois en changer, souvent pour mettre en avant un état ou une qualité ?

Le travail de l’historien est donc très compliqué. Pour illustrer la difficulté de trouver des renseignements crédibles, voyons ce que Wikipédia, l’encyclopédie la plus consultée au monde, nous raconte sur Matsumura :
« Sokon Matsumura (1809-1899) était un maître d'arts martiaux, fondateur du Shorin-ryu. Selon certaines sources il serait né en 1797, ayant vécu 96 ans, la date de sa mort étant certaine [sic]. »
Le lecteur appréciera les absurdités véhiculées ci-dessus.

Cependant, aucun pays à aucune époque n’est totalement isolé ; des relations commerciales, diplomatiques, culturelles ou individuelles subsistent toujours. En dépit d’une volonté isolationniste du Japon, à l’origine pour lutter contre le prosélytisme chrétien, entre 1641 et 1853 (expédition américaine du commodore Perry qui permit d’ouvrir le Japon au commerce mondial), les échanges, certes étroitement surveillés, avec la Chine, Taïwan et la Corée, pays proches, mais également les Pays-Bas, ont été nombreux. Ce sont donc les documents officiels ou privés en provenance des états étrangers qui permettent de corroborer, avec plus ou moins d’exactitude, la réalité de faits véhiculés par la tradition orale. Là où le bât blesse, c’est dans l’impossibilité de trouver des documents fiables en Chine, principal partenaire d’Okinawa, car ce pays fut indiscutablement un champion de la destruction et de la falsification des archives.
L’ampleur de la tâche est immense et sans doute ne sera-t-elle jamais achevée au vu du manque de preuves directes ou indirectes et en dépit de travaux aujourd’hui aisément consultables. De fait, de nombreuses erreurs, incohérences ou interprétations tendancieuses constellent les sites Internet, les livres et même les thèses universitaires qui traitent ou évoquent le sujet. Les Japonais eux-mêmes accusent des divergences colossales quand ils expliquent ou traduisent en japonais moderne des mots ou des textes anciens.
Sans prétendre à une parfaite exactitude, de multiples recoupements et un peu de logique doivent néanmoins permettre une approche raisonnable de la vérité. C’est l’application de ces préalables qui nous a permis de considérer Sokon Matsumura comme la pierre angulaire du te et des kakuto bugei (arts guerriers véritables).

Sokon Matsumura dont les parents étaient nobles naquit à Shuri, résidence du roi et de l’aristocratie okinawaïenne, à la fin du 18e siècle ou au début du 19e, sa date de naissance faisant l’objet de multiples controverses. Cette incertitude pourrait être liée à un changement de nom, Kayo devenu Matsumura (pin du village) sur proposition du roi selon une tradition honorant la noblesse d’arme (buke). Il reçut une instruction soignée et, grâce à une intelligence souvent remarquée, développa de nombreuses qualités techniques et spirituelles.

à l’époque de sa naissance, les méthodes de combat sans arme étaient florissantes, conséquence évidente de l’interdiction de porter ou de posséder des armes (buki) et en dépit d’une clandestinité qui rendait les entraînements très contraignants. Cependant, les modalités d’application de cette prohibition des activités martiales apparaissent assez floues ; environ deux mille samouraïs ne pouvaient pas tout surveiller. Les agriculteurs, artisans et pêcheurs d’Okinawa l’ont indiscutablement subie drastiquement ce qui les a forcés à pratiquer le te et le kobu-jutsu secrètement, notamment à Naha et Tomari, deux villes qui développèrent chacune un style spécifique. Cependant, à Shuri, troisième localité à nous léguer ses particularités martiales, la garde rapprochée du roi, son entourage immédiat et la noblesse ont dû bénéficier de conditions plutôt tolérantes. Sokon, comme tous les gamins, a certainement observé les entraînements et trépigné d’impatience dans l’attente de pouvoir enfin imiter les grands. A-t-il bénéficié de l’enseignement de quelqu’un dès son plus jeune âge ? L’histoire ne le dit pas, mais à dix ans, voire treize selon d’autres sources, il aurait été accepté comme élève par le vieux Kanga Sakugawa, le bushi le plus réputé d’Okinawa. Il faut donc supposer que ses capacités physiques et techniques étaient déjà aptes à impressionner le maître.

Apparaît ici une nouvelle difficulté historique. La stèle qui orne le monument funéraire de Sokon Matsumura mentionne les dates 1809-1899. Or les dates qui encadrent la vie de Sakugawa communément admises sont 1733-1815. Si l’on se réfère à ces dates, Sokon aurait eu six ans à la mort du maître du Shuri-te (l’art martial spécifique à Shuri) et n’aurait pas pu devenir son principal disciple ni être désigné par Sakugawa pour lui succéder comme tous les auteurs l’affirment. Pourtant cette filiation martiale est incontestable. Deux hypothèses permettent de pallier cette incohérence.

  • Certaines dates sont fausses ; de nombreux documents citent 1797, 1798 ou 1800 comme date de naissance de Sokon. D’ailleurs, sa tombe semble très récente ; sans doute celle d’origine a-t-elle été détruite en 1945, comme les archives et registres d'état civil, et reconstruite. Compte tenu du manque de références fiables, les dates gravées sur la stèle seraient une estimation hasardeuse et malheureusement erronée. On peut également supputer un décès de Sakugawa plus tardif que le 1815 communément admis. Les dates 1782-1838 sont parfois évoquées pour celui-ci, mais elles concernent vraisemblablement son fils car elles ne recouvrent pas les périodes où Sakugawa a reçu l’enseignement de ses propres maîtres.
  • La formation de Sokon Matsumura aurait été assurée par un disciple aguerri de maître Sakugawa, ce qui aurait permis une transmission assez fidèle du savoir martial de Sakugawa. Deux noms sont parfois évoqués : le fils de Sakugawa, ce qui pourrait correspondre aux dates fournies ci-dessus, et Chojun Makabe (1738-1823), un ancien disciple de Sakugawa. Toutefois, cette hypothèse contredit le consensus d’une nomination de Matsumura par Sakugawa comme successeur officiel de son école.

Il nous est impossible de trancher, mais la plus forte probabilité réside dans une formation de cinq à huit ans avec Sakugawa, donc une naissance de Sokon entre 1797 et 1800, leur relation de maître à disciple n’étant jamais contestée, complétée par d’autres maîtres. Toutefois, 1797 est la date la plus vraisemblable car on imagine difficilement un maître nommer comme successeur un élève de moins de dix-huit ans. Une seule certitude : les connaissances techniques de Kanga Sakugawa ont intégralement été assimilées et magnifiées par Sokon Matsumura qui a su puiser activement sa connaissance martiale en plusieurs sources.

 

De l'origine des compétences de Matsumura

Voyons d’abord quels enseignements le vieux Sakugawa a pu transmettre, directement ou non, au jeune Matsumura. Indiquons toutefois que, compte tenu des remarques précédentes, les dates sont toutes à prendre avec circonspection, même si celles que nous avons retenues s’articulent correctement entre elles.

Kanga Sakugawa, surnommé Tode Sakugawa pour honorer sa maîtrise du Tode, fut pendant six ans le disciple de Takahara Peichin (1683-1760), moine bouddhiste expert en Shaolin-quan (boxe de Shaolin) qui lui enseigna le kata de la grue blanche (Hakusturu), puis six autres années de Kushanku ou Kosokun ou Kwang Shang Fu ( ?-1790), diplomate chinois en poste à Shuri au milieu du 18e siècle et maître d’un style de wu-shu (art martial chinois), qui lui apprit la technique du hikite et lui légua le kata Kosokun connu aujourd’hui dans différentes versions et sous divers noms : Kushanku, Kanku, etc. Ensuite, durant une courte période, il devint le disciple de Chatan Yara (1668-1756), ancien maître de Takahara, qui le perfectionna en bo (bâton), sai (trident), tonfa (poignée de meule) et améliora sa pratique et sa compréhension d’Hakutsuru qu’il jugeait superficielles. En effet, Yara voyait dans ce kata un excellent moyen d’élever la compétence du guerrier tant sur les plans technique et stratégique que spirituel. Son entreprise auprès de Sakugawa a-t-elle été couronnée de succès ? Techniquement, c’est possible, mais improbable spirituellement car la réputation de fort guerrier de Sakugawa avec un bâton ou à main nue qui s’est étendue bien au-delà d’Okinawa ne semble pas s’être accompagnée de préoccupations philosophiques de sa part. D’ailleurs, s’il séjourna plusieurs fois en Chine, c’est uniquement pour affiner sa pratique de la boxe chinoise et le maniement du bo.

La contribution majeure de Sakugawa semble être l’adaptation des techniques du wu-shu (Shaolin-quan pour l’essentiel) au Shuri-te. Aujourd’hui, son nom reste attaché à un kata de bo : Sakugawa-no-kon. Par ailleurs, on lui attribue l’introduction du premier dojo-kun (liste de préceptes destinés à guider l’élève techniquement et mentalement) mais cette compilation de bons comportements reflète plutôt un travail scolaire issu de l’enseignement de Takahara, vrai maître spirituel réellement soucieux d’éthique et de philosophie. L’image laissée par Sakugawa est celle d’un combattant très efficace mais aux capacités d’analyse relativement bornées. Ainsi aurait-il mal compris les subtilités du kata de Kushanku et les aurait radicalement simplifiées. Cependant, selon certains contributeurs à l’histoire d’Okinawa, largement minoritaires il est vrai et peu convaincants, il aurait amélioré Kosokun, preuve d’une grande intelligence. Seule chose certaine, les kata Kosokun transmis par Sakugawa et Yara, à qui Kushanku l’avait également enseigné, recèlent de profondes disparités.

Si l’on s’en tient à l’hypothèse d’une naissance de Matsumura à la fin du 18e siècle, sa formation auprès de Sakugawa est relativement courte. Certes, Matsumura a montré des qualités exceptionnelles, mais la pratique martiale est autrement plus complexe que l’activité sportive et il est rare qu’un apprentissage de moins de dix ans permette d’accéder au summum des qualités martiales. Aussi est-il pertinent de penser qu’il ait pu poursuivre sa formation auprès de Chojun Makabe ou du fils de Sakugawa, mais les adeptes de très haut niveau qui auraient pu compléter sa connaissance martiale ne manquaient pas à Shuri.
Quoi qu’il en soit, la notoriété de combattant hors pair de Sokon Matsumura devint vite légendaire et lui valut d’intégrer avant ses vingt ans la garde personnelle du roi ─ l’entregent de son père a sans doute joué ─ et d’être nommé rapidement chef et instructeur de celle-ci. Sa noblesse, sa culture, sa finesse d’esprit, sa philosophie, sa maîtrise martiale et ses compétences pédagogiques ont certainement favorisé sa très longue carrière au service des rois ─ il en servit trois. Elle se prolongea jusqu’en 1879, date de l’annexion d’Okinawa à l’empire japonais.

Sokon Matsumura a été crédité de nombreux exploits martiaux ; toutefois, aucun document consultable aujourd’hui n’atteste ses victoires dans les combats et batailles que la mémoire collective lui accorde. Aussi ne nous ferons-nous pas l’écho de rumeurs invérifiables. Seuls son immense renommée, son surnom « Bushi » octroyé par le roi en reconnaissance de ses prestations guerrières et le nombre de ceux qui se prosternèrent devant lui en l’appelant o-sensei (grand maître) pour être accepté comme disciple témoignent de sa valeur martiale. De toute façon, pour estimer la valeur d’un maître, l’important n’est pas dans la quantité d’ennemis terrassés. « Remporter cent victoires après cent batailles n’est pas le plus habile. Le plus habile consiste à vaincre sans combat. » (Sun Tzu ; L’art de la guerre. Ouvrage datant du 5e ou 4e siècle avant notre ère.)
Préoccupons-nous donc de ses compétences avérées, techniques, spirituelles ou pédagogiques et non des enjolivures de la légende. Où et auprès de qui les avaient-il acquises après sa formation initiale auprès de Sakugawa ?

En premier lieu, il convient de mentionner son épouse avec laquelle il convola en 1818 ─ date qui infirme une éventuelle naissance en 1809 ─, fille d'une famille d'experts en Tode, très forte combattante, qui l’influença dans l’élaboration de certains kata, notamment en y intégrant des éléments souples caractéristiques du Tode alors que le Shuri-te était plus rigide.
Ensuite, et sans négliger la part d’innovation qui lui revient, il entretint de nombreuses relations constructives.
Si le Sakoku, la politique isolationniste du Japon, empêchait la plupart des entrées et sorties du territoire japonais, les Ryukyu, bien qu’occupés par les samouraïs de Shimazu, était toujours un royaume indépendant. En effet, le shogun Tokugawa évitait de provoquer l’ire des chinois, qui commerçaient beaucoup avec Okinawa, en annexant l'archipel à l’empire nippon. En conséquence, les échanges entre Okinawa et les pays proches restèrent fréquents et moins surveillés qu’au Japon. D’ailleurs, lors des visites des émissaires chinois, les samouraïs s’éclipsaient discrètement pour ne pas indisposer l’empire du milieu. De plus la position officielle de Bushi Matsumura lui conférait plus de liberté pour recevoir des étrangers ou voyager, le plus souvent en tant qu’attaché à la sécurité de délégations officielles. Plusieurs de ses voyages en Chine sont attestés, en particulier à Fuzhou dans le Fujian, province du sud. Ils lui permirent de s’entraîner avec plusieurs maîtres chinois de renom. Sont régulièrement cités : Ason et Iwah.
Cependant, il ne se contenta pas de perfectionner l’efficacité de sa technique martiale. Au fil du temps, il développa un système d’enseignement totalement novateur. En effet, il est le premier maître ayant structuré sa pédagogie selon un schéma proche du travail actuel décomposé en kata, kihon, bunkai et kumite.

 

Le kata : nouvelle source didactique

Avant Sokon Matsumura, l’entraînement se faisait en répétant inlassablement les techniques essentielles et dans des affrontements où la protection était assurée par la rétention des frappes, des clés et des projections. Pour simuler les armes d’éventuels assaillants, des bâtons de différentes longueurs étaient utilisés. Les quelques kata connus étaient plutôt anecdotiques et ne constituaient pas l’essence de la pratique. Or il nous lègue un panel de kata considérable.
Sa collecte démarre avec les deux kata que Sakugawa connaissait : Kosokun et Hakutsuru. S’il conserva Kosokun dans la version transmise par son maître, il eut maintes fois l’occasion de perfectionner Hakutsuru lors de ses missions chinoises. D’ailleurs, ce n’est pas seulement ce kata qu’il peaufina mais tout le style de la grue blanche (Bai-he-quan) caractéristique de Shaolin.
De Chine, il rapporta Naihanshi (Tekki), long kata divisé ultérieurement par Yasutsune Itosu (1831-1915) en trois parties, dont il fit le kata fondamental de son école et Chanan dont Itosu aurait tiré les deux premiers Pinan (Heian). Lui-même aurait créé plusieurs kata souvent inspirés par un combattant de renom, une forme de combat particulière ou un taolu (kata chinois) préexistant. On lui devrait notamment Passai (Bassai) dont il fit son tokui-kata (kata préféré), Useishi (Gojushiho), Seisan (Hangetsu ; dérivé de Sanshin, le kata fondamental du Naha-te) et Chinto (Gankaku) qui est le surnom d’un maître chinois ayant séjourné à Okinawa. Matsumura aurait composé ce kata en l’honneur de cet expert qu’il jugeait extrêmement doué. Il est évident qu’Hakutsuru, avec ses positions sur une jambe — pour éviter une attaque basse ? — et les deux bras qui s’écartent telles des ailes prêtes à l'envol — pour stabiliser l’équilibre ? —, servit de modèle pour l’élaboration de Chinto.
De plus dans le dernier tiers du 19e siècle, il intégra dans son système d’enseignement les kata du Tomari-te, notamment Rohai (Meikyo) et Wanshu (Empi).

Quelle fut la motivation de Bushi Matsumura pour collecter tous ces kata à une époque où la plupart des maîtres n’en connaissaient qu’un ou deux ? Guerrier redouté, admiré et honoré, une analyse superficielle pourrait suggérer qu’il n’avait pas besoin de ceux-ci pour briller, mais sa formation martiale débuta avec l’apprentissage des kata Hakutsuru et Kosokun, aussi avait-il certainement perçu tout le potentiel didactique contenu dans ces exercices codifiés.

De nos jours, peu de combattants estiment avoir besoin des kata pour se hisser sur les plus hautes marches des podiums.
Ils ont raison !
Les kata enseignent des tactiques et stratégies pour affronter de multiples adversaires, éventuellement dotés d’armes ou de bâtons, des astuces psychologiques, une éthique et une philosophie, mais surtout ils sont une méditation dynamique qui vise à affranchir l’esprit de ses émotions, conditionnements et autres travers handicapants lorsque l’adversité se teinte de violence extrême. L’aspirant champion a-t-il besoin de tout cela ? Bien sûr que non !
Le kata n’est pas fondamentalement un exercice de style ; il est l’essence même de l’art martial puisqu’il aborde toutes les formes de résolution de conflit violent avec ou sans arme. Sokon Matsumura a certainement été séduit par cette polyvalence, essentielle à son emploi à la cour royale qui tint du guerrier, du policier, du garde du corps et de l’enseignant. La richesse du contenu technique des kataatemi (coups), uke (défenses), sabaki (esquives), kansetsu (luxations), nage (projections), gatame (contrôles), shime (étranglements), kakete (saisies), kensei (feintes), etc. ─, de leurs bunkai, qui peuvent tous se pratiquer à main nue, avec arme ou contre arme, ses enseignements stratégiques, psychologiques et ses implications philosophiques devaient forcément l’interpeller.
Libre à chacun de retrouver aujourd’hui cette richesse, mais pour cela, il faut de temps en temps exécuter les kata avec une arme et imaginer des bunkai contre un ou plusieurs adversaires, armés ou non, animés d’intentions s’étendant de la simple menace à la tentative d’homicide et utiliser toutes les réponses possibles, allant de l’évitement à l’élimination pure et simple en passant par les diverses formes de contrôle et de dissuasion. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’aménager les kata et les bunkai mais de découvrir ce qui se cache réellement derrière les apparences. Cependant, si cette démarche était logique pour un bushi comme Matsumura, elle représente aujourd’hui un choix que seuls feront les budoka épris de vérité martiale et attentifs aux transformations potentielles de leur être profond.
Toutefois d’autres bushi avant lui ont accordé une importance au kata, certes limitée, mais la référence à Sokon Matsumura s’appuie sur des caractéristiques inédites dans les annales de l’Okinawa-te.

Au château de Shuri, Matsumura et la garde du roi s’entraînaient au te, au bo-jutsu, au sai-jutsu et certainement au kobu-jutsu bien que celui-ci soit plutôt l’apanage du Tomari-te et du Naha-te, l’usage des outils professionnels n’étant pas une pratique courante chez les nobles. Au même endroit, les samouraïs de Shimazu pratiquaient le ken-jutsu (technique du sabre) dans le style Jigen-ryu caractéristique de la province de Satsuma. Si les Okinawaïens n’étaient pas autorisés à porter d’arme, Sokon Matsumura, chef de la garde du roi, dut bénéficier d’un statut particulier puisqu’un samouraï avec lequel il s’était lié d’amitié lui enseigna l’art du sabre dans lequel il excella rapidement. Cela lui valut un respect admiratif de la part des japonais qui le recommandèrent à leurs maîtres. Aussi, lors de missions officielles dans l’île de Kyushu, reçut-il l’enseignement des plus grands sensei du Jigen-ryu ─ il est le seul Okinawaïen à avoir eu ce privilège ─ qui lui attribuèrent le menkyo-kaiden (autorisation d’enseigner la technique et l’esprit).
Le Jigen-ryu, bien qu’accordant une place prépondérante à la préparation mentale et philosophique, n’avait qu’un objectif technique : porter un coup unique et décisif (ikken-hissatsu) avec une telle puissance qu’il devait percer une cuirasse ou fendre un casque. Ce modèle servit à Sokon Matsumura pour développer le chi-mei (coup mortel), qui permet d’éliminer un adversaire à main nue en une frappe unique grâce à la combinaison d’une technique parfaite, du kime, du hikite et du kiai. C’est le Shotokan-ryu du fils Funakoshi qui porta dans la première moitié du 20e siècle cette recherche à son apogée.
Lors de ses voyages au Japon, Matsumura étudia également l’Eishin-ryu, un style de iai-jutsu (art de dégainer le sabre et de frapper dans une continuité gestuelle) dont les kata sont d'une subtilité fascinante. Cette connaissance élargie de l’art du sabre fut déterminante à plus d’un titre.

Maîtriser totalement l’art martial, c’est avoir la capacité de gérer sereinement toutes les formes de combat, à main nue ou avec une arme, véritable ou de fortune. Pour cela, il est nécessaire de connaître une panoplie de techniques martiales, avec et sans arme, qui couvre toutes les situations envisageables dans un lieu, un contexte et à un moment donnés.
La maîtrise de Bushi Matsumura en Okinawa-te, Shaolin-quan, bo-jutsu, kobu-jutsu, ken-jutsu et iai-jutsu lui offrit un éventail de connaissances martiales sans équivalent dans les annales. Cela fit de lui le bushi le mieux préparé pour faire face aux conflits violents les plus divers, mais également un remarquable pédagogue qui sut organiser son enseignement de façon pragmatique ; une compétence exceptionnelle qui l’amena à considérer les kata des différents jutsu comme l’essence de l’art martial, une source inépuisable d’idées d’entraînement. Ceux du karaté, bien qu’ils se pratiquent aujourd’hui essentiellement à main nue, sont pour la plupart issus d’exercices avec sabre ou bâton. La mise en évidence de la similitude gestuelle entre une technique à main vide ou prolongée par une arme ouvre des perspectives martiales et pédagogiques du plus haut intérêt que ce maître ne pouvait ignorer. Ainsi dira-t-il à ses élèves : « vos mains doivent être comme des sabres ».
En effet, il est notable que de nombreux gestes et enchaînements sont aussi pertinents avec un katana (sabre japonais), un bo, à main nue ou en imaginant l’adversaire avec ou sans arme. Aujourd’hui, comme hier, il est loisible d’exploiter cette particularité. On notera par exemple que la défense contre un sabre est semblable à la gestion d’une attaque à la batte de base-ball. De nombreuses similitudes peuvent être établies entre des armes ou des objets dont la manipulation ou les techniques pour les contrer sont comparables. La saisie après shuto au milieu de Bassai-dai peut ainsi s’appliquer à une défense contre une menace à l’arme de poing, pistolet ou revolver.

 

Matsumura : une référence pour tous les styles

Une autre conséquence de son expertise martiale réside dans le rapprochement du Shuri-te avec le Tomari-te et, sans doute plus marginalement, avec le Naha-te. Étant le seul Okinawaïen à manier le sabre, les autres experts de l’île devaient forcément le solliciter pour tester et améliorer leurs capacités en te et en kobu-jutsu face à un sabre manié par un expert. On sait que Kosaku Matsumora (1829-1898), seule célébrité du Tomari-te, fut un disciple de Bushi Matsumura vers la fin des années 1860 ; quant à Kanryo Higaonna (1853-1915), la figure de proue du Naha-te qui donna naissance au Goju-ryu et au Ueshi-ryu, il s’entraîna avec le maître du Shuri-te à la même époque. Outre les chefs de file de ces courants de l’Okinawa-te, Matsumura côtoya bien d’autres combattants aguerris véhiculant les particularités de leur école ou de leur style personnel, à commencer par les gardes du roi qu’il devait recruter, nécessairement à un niveau déjà très élevé, et former. Or un bon enseignant apprend de ses élèves ; surtout quand ils sont du niveau des disciples qu’eut Bushi Matsumura dont un bon nombre sont devenus célèbres : Nabe Matsumura (petit-fils de Sokon), Hanashiro Chomo, Chotoku Kyan, Kentsu Yabu, Choki Motobu, Yasutsune Azato, Yasutsune Itosu… Compte tenu des capacités d’assimilation dont il a fait preuve dès son enfance et de ses multiples partenaires et disciples, il est loisible d’imaginer la somme de ses connaissances martiales acquises tout au long de son existence.
Toutefois, Matsumura était un homme intelligent qui ne se serait sûrement pas satisfait d’une accumulation sans lien de techniques de combat. Ce qu’il lègue à la fin de sa vie en le nommant Shorin-ryu ─ Shorin est la prononciation japonaise de Shaolin ─, pour souligner le rapprochement d’Okinawa avec la Chine et le refus de la domination japonaise, est une synthèse harmonieuse de l’ensemble de son expérience martiale, avec ou sans arme, dont sont issus la plupart des styles de karaté actuels. Il a également influencé le Naha-te dont les descendants, Shorei-ryu ─ Shaolin dans un dialecte d’Okinawa ─, puis Goju-ryu et Ueshi-ryu, bien que revendiquant une filiation indépendante, lui sont en partie redevables.

Une précision s’impose à ce stade. Tous les documents consultables aujourd’hui relient le Naha-te, devenu le Shorei-ryu, à la Chine du sud et le Shuri-te associé au Tomari-te, qui formèrent le Shorin-ryu, à la Chine du nord pour justifier leurs particularités. Or les deux styles font référence à Shaolin, au style de la grue blanche et à son kata emblématique Hakutsuru.
Au début du 17e siècle, les Mandchous conquirent la Chine et instaurèrent la dynastie Qing qui régna jusqu’en 1911, date de la proclamation de la république Chinoise par Sun Yat-sen. Lors de cette invasion, le temple de Shaolin situé dans le Henan, en Chine centrale, qui abritait une armée de moines guerriers fut totalement détruit. Les quelques moines survivants se dispersèrent et certains s’installèrent en Chine du sud, à Fuzhou notamment. C’est là que la légende de Shaolin se perpétua jusqu’au 20e siècle en dépit de tentatives de réouverture du temple du Henan qui subit des destructions à répétition. C’est là également que la plupart des bushi de Naha, Tomari et Shuri allèrent étudier le Shaolin-quan. Naha-te et Shuri-te subirent donc les mêmes influences et les styles qui s’appuient sur les origines chinoises septentrionales ou méridionales pour expliquer leurs différences actuelles nous racontent des sornettes.

Outre les influences culturelles et historiques, les spécificités de tous les styles de combat proviennent d’abord des goûts, des aptitudes et de la morphologie des maîtres qui adaptèrent l’art à leurs caractéristiques personnelles, parfois sans égard pour leurs élèves dont les capacités n’étaient pas toujours à leur diapason. Vinrent ensuite les contraintes administratives qui imposèrent souvent des altérations ou des compromis malvenus. On peut citer l’influence, voire les exigences, des organismes fédérateurs, à commencer par le Dai Nippon Butoku Kai qui demanda, dans la première moitié du 20e siècle, une différenciation nette du karate par rapport au ju-jutsu pour l’accepter dans le corpus des budo modernes, ce qui l’amputa d’une grande partie de ses techniques. Ajoutons l’envahissante tendance sportive qui ne manque pas de transformer la pratique avec ses règles et interdictions en perpétuelle évolution. Quant à la vanité humaine, bien aidée par ce qu’il faut bien appeler marketing quand il s’agit de prendre des parts de marché, elle est à la source de l’incessante multiplication des styles de karaté.

Bushi Matsumura semble avoir échappé à tous ces travers. D’abord, il fut l’artisan de l’unification de l’Okinawa-te et son Shorin-ryu, en rapprochant intelligemment de multiples pratiques, représenta l’aboutissement de l’idéal martial : un ensemble technique répondant à toutes les situations de conflit violent. Ce n’est donc pas un hasard si tous les leaders des différents courants du te vinrent solliciter son enseignement. Ensuite, son rôle d’instructeur de la garde l’a conduit à développer une pédagogie fondée sur les kata vraiment efficace alors que la plupart des bushi ont surtout pensé à briller personnellement. Enfin, sa philosophie, issue du confucianisme et du taoïsme pratiqués à Okinawa, du bouddhisme des moines guerriers chinois, puis sans doute du zen en côtoyant les samouraïs, lui permit d’être parfaitement guidé dans toutes ses décisions et d’installer son Shorin-ryu au cœur d'une vision de la vie respectueuse de l'épanouissement de chacun. Certainement était-il prédisposé à cela car, dès son plus jeune âge, il fit cohabiter l'efficacité martiale avec une philosophie humaniste. Tout cela fait de Bushi Matsumura un indiscutable modèle, mais il faut ajouter un point capital : il a toujours su se montrer pragmatique dans le contexte difficile qui fut celui d’Okinawa à son époque. Cet aspect mérite d'être médité car aucun idéalisme, aussi beau soit-il, ne peut aboutir s’il devient dogmatique ; la vertu doit savoir composer avec la réalité si elle veut s’exprimer efficacement.
Aucun autre bushi n’eut un rayonnement comparable à la fois à Okinawa, en Chine et au Japon ; il faut souhaiter que sa notoriété s’étende à l'Occident.

Cet idéal d’un art martial absolu, adaptable à chacun quelle que soit sa morphologie, inscrit dans une philosophie sans faille et unanimement reconnu ne dura malheureusement pas longtemps. De fait, au 20e siècle, l’évolution technologique de l’affrontement physique et de la guerre moderne relégua l’art martial traditionnel au rayon des antiquités, sport et compétition devenant les nouveaux mots d’ordre. Bushi Matsumura et son Shorin-ryu restèrent uniques dans l’histoire des arts martiaux même si depuis certains maîtres ont marché dans ses traces, conscients des pertes abyssales occasionnées par la métamorphose de l’art martial en activité gymnique.
Un document épistolaire atteste la philosophie qui a dirigé l’expérience martiale et pédagogique de Bushi Matsumura. En voici un extrait :

 

philosophie et pédagogie

Mon jeune et sage frère Kuwae Ryosei,

Vous ne pouvez comprendre la véritable voie des arts martiaux que par un entraînement continu et de la détermination.[…]
Si nous étudions les arts martiaux, nous voyons qu'il y a trois méthodes distinctes :
La première est plutôt un jeu de psychologie et de techniques. Elle n'a aucune application pratique dans le combat, elle s'approche plus de la danse. C'est tout à fait superficiel.
La deuxième méthode n'est rien d'autre que de l’exercice physique. Son but unique est de gagner. En cela il n'y a aucune valeur. Les pratiquants de cette méthode sont contestables. Souvent ils blessent les autres, ainsi qu'eux-mêmes. Trop souvent, ils apportent le déshonneur aux membres de leur famille.
La troisième méthode, en revanche, est toujours exercée en pleine conscience. Les pratiquants de celle-ci obtiennent un esprit clair, exempt de conflit et d'abaissement. Elle favorise la loyauté à la famille, aux amis et au pays. Elle confère également un comportement serein et développe un caractère vaillant.
Si vous possédez ce calme désarmant, vous pouvez vaincre l'ennemi sans force, avec la férocité d'un tigre et la rapidité d'un oiseau.

Voici les principaux aspects de cette troisième méthode :

  1. Elle bannit la violence intentionnelle.
  2. Elle régit les actions du guerrier.
  3. Elle fait de vous un modèle.
  4. Elle développe la vertu.
  5. Elle favorise la paix parmi le peuple.
  6. Elle produit l'harmonie dans la société.
  7. Elle apporte la prospérité.

Ce sont les Sept Vertus des Arts Martiaux. Elles ont été enseignées par les sages, et sont incluses dans le livre appelé « Godan-Sho ». Ainsi, la véritable voie des arts martiaux a plus d’un élément en elle.
Un sage n'a pas besoin des première et deuxième méthodes. Tout ce dont il a besoin est de la troisième. Dans celle-ci vous trouverez la véritable voie. Elle vous procurera une force invincible et influencera profondément votre jugement en vous offrant une perception claire des événements ; vos actions seront ainsi toujours appropriées.
Je ne veux pas dénigrer les deux autres méthodes d’apprentissage du combat, mais ma conviction est profondément enracinée dans la troisième.
Je n'ai rien laissé caché ou secret de ma pensée dans cette lettre. Si vous acceptez et suivez mes recommandations, vous trouverez la véritable voie.

Bushi Matsumura, 13 mai 1882 (Source : Original Okinawan Karate.)

La formulation sous laquelle Bushi Matsumura présentait les trois méthodes d’apprentissage de l’art martial nous a été transmise par ses disciples et leurs successeurs ainsi :

  • Gukushi no bugei : compréhension superficielle, purement gestuelle, sans efficacité.
  • Meimoku no bugei : force et capacités techniques indiscutables, mais esprit confus, sans stratégie ni philosophie ni contrôle de soi. Cette méthode forme des individus dangereux pour eux-mêmes et pour la société.
  • Budo no bugei : compétences martiales sublimées par de hautes qualités spirituelles. Celui qui emprunte cette voie est un modèle d’efficacité et d’humanité.

Le désir affiché par Bushi Matsumura était évidemment de conduire tous ses élèves sur le budo no bugei.

Le Godan-sho cité par Matsumura date du 12e siècle. Au 17e siècle, Yagyu Munenori, Takuan Soho, Miyamoto Musashi et, au début du 18e, Jocho Yamamoto avaient également laissé des traces écrites insistant sur la prédominance de l’esprit sur la technique. Bushi Matsumura s’inscrivit dans la droite ligne de leurs recommandations qu’il avait certainement lues. Si sa connaissance des arts martiaux à main nue, avec un bo, les instruments du kobu-jutsu ou un katana supplanta celle de tous ses prédécesseurs, c’est bien l’esprit qu’il mit en avant dans sa recherche d’efficacité tant martiale que pédagogique. Sa formule « budo no bugei » mérite d’être analysée.
En premier lieu il convient de relever l’utilisation ancestrale du kanji do (voie) que l’on trouve dans bushido (code d’honneur du samouraï dont la première occurrence écrite connue date du début du 17e siècle mais dont l’origine est beaucoup plus ancienne) qui correspondait à une réelle recherche d’élévation spirituelle ─ philosophique, éthique, psychique, intellectuelle, culturelle ─ conférant maîtrise des émotions, sagesse, bienveillance et clairvoyance, loin du do dont ont été affublés les techniques de combat japonaises au début du 20e siècle : ju-do, aiki-do, ken-do, karate-do… Ces do là n’ont plus qu’une valeur d’éducation physique parfois agrémentée d’une récitation mécanique de préceptes moraux. Pourtant, on retrouve au Japon cette signification immémoriale du do dans le mot dojo (lieu où se pratique la voie) qui s’applique à un temple shintoïste, bouddhiste ou zen ; un vrai do concerne la spiritualité, pas le sport.
Comme dans toutes les langues où l’usage des mots subit des transformations, la signification des kanji évolue ou s’adapte à des contextes nouveaux. Si budo est couramment traduit aujourd’hui par art martial alors que bugei a pratiquement disparu du langage moderne, il convient de resituer ces termes dans leur acception du 19e siècle pour comprendre le sens de l’enseignement de Bushi Matsumura. On y ajoutera bu-jutsu pour bien expliquer leurs rapports.

  • « Bu » évoque le combat, la guerre ou l’idée d’interrompre le conflit.
  • « Jutsu » veut dire technique, ensemble technique ou compétence.
  • « Gei » signifie art. On retrouve ce kanji dans geisha, dame de compagnie qui cultive les arts traditionnels pour divertir ses clients.
  • « Do » fait référence à la voie, le support technique, qui permet de rechercher et de développer les qualités spirituelles. Outre les arts martiaux, d’autres pratiques japonaises comme l’art du thé (chado), la calligraphie (shodo) ou l’art floral (kado) sont des do. Une voie est toujours une quête de perfection dans une activité manuelle, mais l’objectif est spirituel grâce à l’union du corps et de l’esprit.
  • « No » est une formule de liaison, d’association.

Ces explications sur les kanji doivent éclairer la signification des mots formés par leur assemblage.

  • Un budo est donc une voie de l’élévation spirituelle et de la maîtrise martiale considérées comme un tout indissociable et transcendant.
  • Un bu-jutsu est une forme technique de combat. Par exemple : ken-jutsu (sabre), kyu-jutsu (arc), so-jutsu (lance), yawara-jutsu (lutte), tessen-jutsu (éventail métallique), karate-jutsu (combat sans arme), etc.
  • Le bugei est l’art véritablement martial qui exige de connaître plusieurs bu-jutsu et la stratégie pour les utiliser efficacement.

Effectivement, un bu-jutsu n’est jamais suffisant pour se sortir de toutes les situations d’agression violente. Comment un guerrier qui tire à l’arc pourrait-il se contenter de cette seule compétence alors qu’il risque d’épuiser sa réserve de flèches ? Que pourrait faire le samouraï qui ne connaît que le ken-jutsu s’il est désarmé ou s’il brise son katana ? Et le spécialiste du combat à main nue confronté à une attaque armée est-il condamné à ne se servir que de ses mains alors que de nombreux ustensiles bien utilisés pourraient lui sauver la vie ?

 

Budo no bugei : la voie du vrai budoka

Associer budo et bugei semble donc hautement judicieux. D’une part un ensemble martial qui peut répondre efficacement à toutes les éventualités et, d’autre part, une élévation spirituelle intéressante en elle-même qui porte la pratique martiale à des sommets d’efficacité inatteignables sans elle et garantit son utilisation dans un cadre éthique et humaniste. D’ailleurs, de nombreux maîtres de l'histoire de l'Okinawa-te ont tenté d'imposer cette association à leurs disciples, malheureusement pas toujours avec succès, des exactions ayant parfois assombri l’image de l'art martial. De fait, une véritable efficacité martiale ne saurait être confiée à un individu sans sagesse. Quand Bushi Matsumura dit « je ne veux pas dénigrer les deux autres méthodes d’apprentissage du combat », il évoque les sensei qui se cantonnent à l'enseignement d’un bugei, authentique ou édulcoré — la tendance gymnique étant déjà en vogue en 1882 —, avec lesquels il ne veut pas se fâcher, mais il ne cautionne pas leurs méthodes. Pour lui un vrai bugei est porteur de valeurs qui ne se retrouvent pas dans le sport, mais il doit être encadré par le budo qui grandit l'esprit.
Qu’en est-il pour nous, pratiquants de karaté ?

Pour suivre le modèle budo no bugei proposé par Bushi Matsumura, nous devons faire de notre karaté un bugei et un budo. Une précision s’avère nécessaire : depuis l’unification du royaume des Ryukyu au 15e siècle et jusqu’à la fin du 19e siècle, les habitants d’Okinawa n’ont pas connu de guerre, à part l'invasion en 1609 par les samouraïs de Shimazu, mais le roi, déjà assujetti, ordonna rapidement de ne pas résister afin d’éviter un bain de sang. Peut-être a-t-il fallu mater une rébellion ou détruire une organisation criminelle, mais jamais les Okinawaïens de cette longue période n’ont eu a participer à une opération guerrière de grande ampleur. De fait, l’Okinawa-te s’est développé dans une optique essentiellement défensive ; d’ailleurs, s’il était possible de se protéger des humeurs des samouraï toujours prompts à dégainer leur sabre, il était hors de question d’en tuer un car cela exposait à des représailles de masse. Ainsi, si le bugei de Bushi Matsumura est réellement martial, il est surtout défensif et cela participe à la pertinence du choix de notre modèle d’art martial.

Depuis que Bushi Matsumura en a montré l'intérêt, l’essence du karaté martial se trouve dans les kata, or leur simple répétition ne développe pas toutes les habiletés nécessaires au combat. Certes la recherche de perfection, cette lutte contre soi-même, seul responsable de nos déficiences, est bien une des caractéristiques d’un budo, mais cela n’en fait pas pour autant un bugei. Cependant, si le kata constitue la base de notre entraînement, celui-ci ne se limite pas à cela ; kihon (exercice technique fondamental), bunkai (application) et les différentes formes de kumite (combat) revêtent une importance équivalente. À condition de tout pratiquer avec conviction et d’explorer la vérité martiale des kata et de ses applications sans concession à la modernité gymnique, le bugei se révèlera dans toute sa plénitude.
Dans l’exécution classique d’un kata, nous n’effectuons pas réellement de projections, d’étranglements, de contrôles, de luxations, de saisies, mais dès que nous pratiquons les bunkai, nous les voyons apparaître. Pour rendre nos bunkai et yakusoku kumite (combat codifié) réalistes et applicables en affrontement réel, il faut nous exercer à toutes ces techniques et à leurs répliques. Puisqu’on projette, savoir chuter est nécessaire ; si on saisit, les techniques de dégagement et d’exploitation des saisies doivent entrer dans notre panoplie… Quant à l’efficacité réelle, elle exige de connaître et d'exploiter judicieusement les kyusho (points vitaux).
De la même manière, les armes apparaissent de façon évidente dans de nombreux kata. Il faudrait être aveugle pour ne pas en détecter la présence dans Bassai-dai ou Bassai-sho, mais elles se manifestent de façon ponctuelle dans presque tous les kata. En apprendre le maniement, au moins quelques rudiments, et surtout les méthodes pour s’en défendre tombe sous le sens.

Certains objecteront que le kanji « kara » signifie vide, donc que le karaté est une méthode de combat à main nue. C’est oublier un point essentiel : les promoteurs de ce nouveau kanji, qui effaçait la référence à la Chine malgré une prononciation identique, y voyaient surtout la notion « vide de mauvaise intention », état d’esprit compatible avec la possession ou non d'une arme défensive. Ainsi conçu, le karaté est une méthode de défense respectueuse d’une éthique qui démarre généralement à main nue mais utilise tous les moyens possibles pour faire face à une agression, notamment l’arme subtilisée à un adversaire. D’ailleurs, l'interprétation « main vide » contredit l’évidente présence d'armes dans les kata et de nombreuses écoles de karaté, surtout au Japon il est vrai, associent la pratique des armes au travail à main nue.
Quant à faire de ce bugei un budo, nous renverrons le lecteur à l’article sur le mokuso qui donne toutes les explications pour parvenir à cet idéal martial.

 

Cependant, peu nombreux sont ceux qui disposent de qualités physiques et mentales comparables à celles de Bushi Matsumura et rares ceux qui consacrent leur vie entière à l’art martial, ce qui semble pourtant indispensable pour maîtriser les différents bu-jutsu constitutifs d'un vrai bugei. Et surtout, plus personne aujourd’hui ne connaît les conditions particulières qui furent les siennes à Okinawa au cours du 19e siècle. Pour nous, budoka enthousiastes épris de vérité martiale, mais aux potentialités et à l'investissement limités, l’objectif semble inatteignable.
« Le but n’est pas le but, c’est la voie » stipulait déjà Lao Tseu dans le Tao Te King au 6e siècle avant notre ère.
L’important n’est donc pas d’égaler la maîtrise de Bushi Matsumura, mais de s’engager sérieusement sur le chemin qui mène à cette apothéose, or il nous l’a clairement tracé avec son budo no bugei :

  • Bugei : un ensemble technique et stratégique qu’il est possible d’aménager pour juguler toutes les menaces contemporaines. Le fondement du bugei se situe dans les kata, peu importe le style, à condition d’explorer tout ce qu’ils contiennent — techniques, tactiques et stratégies, apparentes, suggérées, cachées ou imaginées et toutes celles attribuables aux adversaires — et d'en tirer des bunkai efficaces, à main nue, avec une arme ou un objet providentiel, dans toutes les situations d'agression.
  • Budo : voie de la transcendance martiale grâce à la recherche conjointe de maîtrise mentale et technique. Le point de départ de l’élévation spirituelle est le mokuso traditionnel en début et fin de cours qui permet de calmer les turbulences de l’esprit et de prendre conscience de ses travers, mais c’est la méditation dynamique constituée par la recherche de perfection dans les kata, les kihon, les bunkai et les kumite qui en sera le principal stimulant. Attention ! cette perfection ne concerne pas seulement les gestes mais la capacité d'utiliser judicieusement et efficacement l’art martial dans un cadre éthique en restant serein et lucide quelles que soient les circonstances.

L’art martial, qui ne saurait se réduire à une simple activité sportive ou ludique, n’est pas une fin en soi. Il doit être au service d’un projet de vie ambitieux qui vise à s'épanouir dans un monde que l'on aura contribué à rendre meilleur. À chacun de tracer sa route, mais les tortueux et sombres méandres de la conscience ordinaire, que l’artiste martial souhaite évidemment porter en des contrées plus lumineuses, et la profusion de propositions pseudo-martiales toutes plus belles les unes que les autres militent pour se référer à un art martial d’une valeur, tant morale que technique, incontestable et à la philosophie du maître qui l’incarne le mieux. Plusieurs options sont sans doute possibles, mais très peu supporteront la comparaison avec le riche, enthousiasmant et brillant budo no bugei de Sokon « Bushi » Matsumura.

 

Sakura sensei


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