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LA LETTRE DU GOSHIN BUDOKAI automne 2005

KIME

Les professeurs de karaté exigent généralement de leurs élèves un « kime » énergique, celui-ci étant censé être le secret qui confère au karaté sa légendaire efficacité. Cependant peu d’explications sont fournies. Tout au plus le karatéka comprend-il qu’il doit frapper fort. Certes, ceux qui s’entraînent depuis plus de dix ans n’ont pas besoin des mots pour comprendre ce que signifie avoir un bon kime ; cela se sent. Encore que… Anecdote : un 4e dan, policier en civil, raconte une mésaventure : « Je frappais, je frappais et le gars ne bronchait pas… » Vingt ans d’entraînement pour en arriver là, quelle tristesse ! Et ce n’est pas un cas isolé.

Nous négligeons trop souvent ce qui nous semble évident. En conséquence, nous faisons mal de nombreuses choses simples. Le kime est l’exemple parfait d’une technique apparemment simple, donc négligée, mais réellement complexe, donc mal exécutée puisque tous les paramètres ne sont pas appréhendés correctement.

« Kime » signifie « énergie pénétrante ». Lors d'un atemi (coup porté sur le corps), le kime correspond à la brève et intense libération de l'énergie sur le point d'impact. Alors que les experts le présentent comme essentiel, la littérature sur ce sujet est curieusement restée quasi-vierge de toute velléité d’analyse. Cet article essaiera modestement de combler cette lacune.

Après nous être interrogé sur sa pertinence, nous décortiquerons la méthode permettant d'obtenir un bon kime puis nous verrons quelles évolutions sont possibles pour les gradés.

 

kime or not kime ?

Pour le spectateur, ce qui caractérise le karatéka, c’est l’alternance de gestes extrêmement rapides, le plus souvent rectilignes, et de brefs moments d’immobilité totale (entre un dixième et une seconde environ). C’est cet arrêt net et précis à la fin de chaque technique obtenu grâce à une forte contraction musculaire qui est nommé « kime ».

Le travail d’un boxeur au punching-ball est fort différent : il réalise, d’un mouvement rapide et continu du poing, de petits cercles qui viennent percuter le ballon. Objectif : acquérir la plus grande vitesse d’enchaînement possible afin de multiplier les touches, fatiguer l’adversaire et marquer des points. Tous les sports de combat (ainsi nommés par opposition aux arts martiaux) ont adopté les mouvements circulaires (swing, crochet) et courts (direct, uppercut) car ils permettent d’assener des séries de coups impressionnantes de vélocité. Cependant, la mise hors de combat de l’adversaire ne surviendra qu’après avoir porté de nombreux impacts, la plupart d’entre eux n’étant que de simples touches, parfois dures mais rarement décisives car seul le bras entre réellement dans la puissance de la frappe et les trajectoires courtes ne génèrent pas suffisamment d’énergie. Le K.O. ne surviendra qu’après plusieurs rounds sur un adversaire affaibli. Précisons toutefois que le port des gants est largement responsable de cette forme de travail.

Nous sommes à l’opposé des principes fondamentaux de la plupart des styles de karaté : Shotokan, Shito-ryu, Goju-ryu, Uechi-ryu, etc. Même si l’on observe fréquemment des évolutions sportives de ces arts martiaux, ils ont été conçus à des fins d’autodéfense (goshin) et restent imprégnés de leur vocation initiale.

La victime d’une agression dispose d’une fraction de seconde pour surprendre et éliminer son agresseur même si celui-ci est avantagé physiquement. En effet, lorsque l’agresseur agit, son esprit est mobilisé par la conduite de son action, elle-même motivée par des mobiles inavouables, et s’il attaque c’est qu’il est persuadé de sa supériorité. Il est donc loin d’avoir l’esprit libre et tranquille (mushin). Comme nous l’avons déjà vu dans de précédents articles, un esprit encombré est inapte à l’observation, à l’analyse et au choix de la bonne décision. Paradoxalement, l’agresseur qui se croit fort est en réalité dans un état de relative faiblesse. Ainsi la victime a-t-elle l’opportunité de renverser la situation à son avantage si elle utilise judicieusement ces brefs instants où les défauts de la cuirasse sont exploitables. Par contre si l’assaillant n’est pas immédiatement neutralisé, un combat va s’engager et là l’avantage de la surprise aura disparu. Un atemi unique et décisif entraînant K.O. ou invalidité fonctionnelle constitue donc la meilleure réponse à l’agression violente. De plus, c’est la seule solution réaliste lors d’une attaque perpétrée par plusieurs individus ; si vous consacrez trop de temps à la maîtrise d’un adversaire, le combat est perdu d’avance. Cette technique porte un nom : « chi-mei », littéralement coup mortel. Elle est, à mon sens, un des piliers de l’art martial.

Si l’on souhaite dépasser l’aspect sportif de son entraînement et acquérir une efficacité sans faille dans toutes les situations de violence, il s’avère indispensable de se préparer au chi-mei, or le kime est indissociable de celui-ci. De fait, le chi-mei exige une technique parfaite, une précision absolue, un timing impeccable, une inébranlable détermination et une puissance explosive que seul le kime peut conférer, nous verrons pourquoi plus loin. Dans le cadre de l’art martial, se forger un solide kime semble bien incontournable. Pourtant, certains experts, assez rares il est vrai, dans le style Shotokai par exemple, pratiquent sans kime. À ce jour, leurs explications et démonstrations ne nous ont pas convaincu ; c’est pourquoi nous développerons nos propres arguments sans nous émouvoir des quelques divergences que le monde des arts martiaux héberge.

Pour la majorité des spécialistes, le terme « kime » désigne l’instant de la contraction musculaire à la fin de l’atemi. Cependant on ne peut dissocier cette explosion d’énergie de la phase d’accumulation puisque celle-ci conditionne la puissance du kime. Notre analyse portera donc sur l’ensemble des paramètres constitutifs de l’efficacité du kime.

  • Le kime garantit l’efficacité de l’atemi.

L’énergie cinétique (E) d’un mobile est égale à la moitié du produit de sa masse (m) par le carré de sa vitesse (v). Soit : E = ½mv2. C’est pourquoi, en karaté, nous travaillons inlassablement notre vitesse et mobilisons, autant que faire se peut, le corps entier sur chaque technique (la poussée du hara vers l’avant en tsuki ou keri). Mais que se passe-t-il au moment de l’impact ? Imaginons deux objets de forme identique et de même poids animés de la même vitesse ; l’un est en acier très épais mais creux, l’autre est en caoutchouc. Ces deux mobiles dont les énergies cinétiques sont identiques vont-ils causer les mêmes dommages en cas de collision avec un obstacle ? Évidemment non ! le caoutchouc va faire office d’amortisseur : sa déformation va dissiper une part notable de l’énergie totale. Alors que l’acier, indéformable, va démolir la cible, le caoutchouc va s’écraser puis rebondir dessus.

Le corps du karatéka peut se comparer à ces deux mobiles. Lors du kime, la contraction de l’ensemble des muscles transforme le corps en un bloc solide et l’énergie développée par la technique se propage intégralement dans la cible. A contrario, un relâchement, même partiel, introduit de multiples zones d’absorption d’énergie comme dans les modernes carrosseries de nos véhicules automobiles ; la cible ne reçoit qu’une fraction de l’énergie.

  • Le kime permet une grande précision.

À l’impact, la contraction simultanée des muscles agonistes (qui créent le mouvement) et des muscles antagonistes (qui s’opposent au mouvement) fige le geste dans une position très précise. Lors d’une frappe du poing dans le vide, on observe parfois un tremblement d’une dizaine de centimètres d’amplitude latérale quand le kime n’est pas parfait, or l’efficacité exige une précision de l’ordre du centimètre, voire moins. De plus, un kime correctement exécuté permet de moduler la pénétration de l’atemi, donc les effets de celui-ci.

  • Le kime assure la stabilité.

En aïkido, de nombreuses techniques s’exécutent sur un adversaire qui attaque avec oi-zuki (coup de poing en avançant). Cependant, les aïkidokas pratiquent presque tous oi-zuki sans kime. Utiliser ce mouvement en l’amplifiant pour projeter Tori (l’attaquant) est ainsi très facile, mais sur un oi-zuki de karatéka, rapide et avec un solide kime, seuls les véritables experts parviendront à réaliser une projection. En effet, dans la pratique habituelle du tsuki d’aïkido, Tori est vulnérable sur toute la trajectoire de son attaque et même après. Avec kime, seule la fraction de seconde précédant l’impact offre une opportunité à l’adversaire ; ensuite, Tori est indéracinable.

  • Le kime induit une conviction sans faille.

Le kime n’est pas un réflexe naturel. Pour que le kime s’exprime, il faut le vouloir. Au dojo, le karatéka qui recherche le maximum d’efficacité (le chi-mei) conjugue simultanément l’ensemble de ses capacités physiques et psychiques : l’intégralité du ki (l’énergie fondamentale) est dirigée vers l’objectif. Dans la plupart des sports l’entraînement est essentiellement physique. Cela impose à l’entraîneur de préparer mentalement son athlète (sophrologie, programmation neurolinguistique, etc.) pour chaque compétition, seul moment où l’esprit est totalement sollicité. L’entraînement traditionnel de karaté, compte tenu de cette recherche du chi-mei, intègre en permanence le mental et le physique dans une même dynamique. Ainsi la sollicitation physique du karatéka dans le cadre d’une agression mobilise automatiquement ses capacités mentales car la réalisation d’une technique se fait instinctivement avec le soutient total de la sphère psychique. À l’inverse du sportif lambda, le karatéka est toujours prêt.

  • Le kime évite des blessures articulaires.

Lors des premières séances de tsuki, les débutants se blessent parfois le coude. Le poing, lancé vers l’avant, entraîne la bras dans une extension complète et l’articulation du coude arrive en butée, aidée parfois en cela par le blocage adverse, ce pour quoi il n’est pas conçu. Un bon kime juste avant l’extension complète du bras évitera ces douleurs invalidantes. Bien pratiqué, notamment avec un bon kime, le karaté ne doit occasionner aucune lésion de l’appareil locomoteur.

  • Le kime évite de se faire contrer trop durement.

De nombreux combattants ont subit la douloureuse expérience du K.O. respiratoire. Aucune conséquence fâcheuse, mais ça fait mal. Un kime défaillant n’a pas permis une bonne contraction de la sangle abdominale et la technique adverse est venue bousculer les organes, déclencher un spasme du diaphragme et, bien sûr, bloquer la respiration. Le karatéka confirmé ne devrait plus subir cet inconvénient.

 

Les paramètres d’un bon kime.

J’espère que vous êtes maintenant convaincu de l’utilité du kime. D’ailleurs, un coup d’œil sur les compétitions de combat de karaté suffira à finir de vous convaincre : alors que le contrôle est obligatoire (à la tête, les coups doivent effleurer), il est fréquent d’assister à des K.O. quand le contrôle d’un tsuki n’a pas été parfait, malgré l’amorti du gant (3 centimètres de mousse) et un contrôle partiel car celui-ci existe toujours même s’il est mal géré. On imagine aisément ce que pourrait être un tsuki à main nue donné à pleine puissance.

Essayons donc de cerner les paramètres constitutifs du kime parfait.

On a compris qu’au moment de l’impact le corps devait être contracté de manière à former un bloc rigide. Cependant, ce n’est pas suffisant ; si vous contractez l’ensemble de votre musculature dans votre lit, aucun adversaire ne va tomber sauf, peut-être, dans vos rêves. Votre position à l’instant où la contraction a lieu est d’une énorme importance ; une bonne et solide position arrêtera un taureau qui charge (d’accord… un petit taureau). Et puis l’instant où le kime se produit n’est pas anodin : un kime dans le vide n’a jamais éliminé le moindre adversaire. Quoique… à Bercy, lors d’une très médiatique nuit des arts martiaux, des spectateurs médusés en ont vu la démonstration. Mais on a beaucoup sifflé.

Le kime repose donc sur la mobilisation d’une énergie maximale alliée à une technique qui permet de la transmettre intégralement à l’adversaire. Voici les points essentiels à surveiller.

  • D’où vient l’énergie ?

L’organe central et essentiel à la vie a longtemps été, en Occident, le cœur. Puis le cerveau l’a supplanté dans ce rôle. Les cultures japonaise et chinoise placent depuis des millénaires le centre de la vie dans le hara (aussi nommé « tanden »). Situé environ trois doigts sous le nombril, il est défini comme le centre du ki, lui-même source de la vie. Cependant, même si nous n’adhérons pas aux théories bouddhistes, taoïstes, le yin et le yang, etc. ce point n’en reste pas moins le centre de gravité du corps. Ainsi, quand l’instructeur demande de sentir que l’énergie vient du hara, quel que soit le système de pensée auquel on se réfère, cela a du sens.

Bien évidemment, l’énergie produite dans le kime est potentiellement en nous (la vitesse de déplacement et celle de la technique proprement dite sont le fruit d’un pur travail musculaire). Mais le kime d’un bon karatéka ressemble à une véritable explosion d’énergie, d’où les idées teintées d’occultisme d’aller puiser dans l’énergie cosmique ou tellurique. Tel instructeur japonais demande de capter l’énergie du sol par la plante des pieds, de sentir qu’elle se concentre dans le hara et fuse par les kento. Tel autre recommande de se sentir en harmonie avec l’univers pour se remplir du ki universel. Bien que surprenantes pour nos esprits cartésiens, ces consignes donnent néanmoins des résultats tangibles. Les esprits pragmatiques et allergiques à la poésie ésotérique en feront facilement, si nécessaire à l’aide des paragraphes suivants, des traductions conformes à la culture occidentale : la première des consignes se référant au physique, la seconde au psychique.

  • Contraction musculaire.

À l’impact, pour que le corps se transforme en bloc d’acier, la contraction musculaire doit être intense et quasi générale, mais elle doit cesser très rapidement après le contact. C’est un défaut classique du débutant de rester crispé. Or, pour aller vite, les muscles doivent être détendus, souples. Seuls les muscles moteurs doivent se contracter. L’idéal en karaté est de donner une impulsion au départ puis de laisser partir le poing ou le pied en totale décontraction, comme une pierre que l’on jette. En bout de course, la contraction simultanée de tous les muscles fige le mouvement dans une position précise. Si la technique se termine en même temps que le déplacement, le karatéka frappe avec tout son corps, pas seulement avec un bras ou une jambe, ce qui implique que le centre de gravité (le hara) soit le point d’application de la force à transmettre à l’adversaire, donc qu’une forte contraction de la sangle abdominale assure une liaison solide des membres avec le tronc.

L’alternance rapide de phases de contraction et de relâchement est une des bases fondamentales de l’apprentissage du karaté. Les abdominaux sont les seuls muscles que l’on peut (et que l’on doit) conserver en tension durant un combat ou un kata. En effet, les muscles moteurs prennent appui sur la sangle abdominale ; pour démarrer efficacement, il faut que celle-ci soit déjà contractée. De plus, le temps de réaction des abdominaux est assez long ; les maintenir en tension est nécessaire si l’on souhaite pouvoir réagir rapidement. A contrario, une tension permanente dans un groupe musculaire tel que les épaules, les pectoraux et les dorsaux est un énorme gaspillage d’énergie (elle n’est pas inépuisable) et un frein qui s’oppose au mouvement. Pour amorcer un geste, il faut d’abord décontracter les muscles antagonistes, manœuvre beaucoup trop lente pour une prompte réaction face à l’attaque adverse.

  • Position.

La position du corps doit être telle qu’aucune perte d’énergie ne survienne. Qu’une épaule se lève ou qu’un coude s’écarte du corps, et seul le bras frappe car il est déconnecté de la poussée du hara. La position du karatéka lors d’un impact peut se comparer à un butoir de chemin de fer : bien que relativement léger, il suffit pour arrêter un train qui circule à faible vitesse. Deux paramètres y contribuent : sa géométrie et la solidité de sa fixation au sol. Pour la géométrie, le karatéka surveillera la rectitude de sa jambe arrière : tendue, elle supportera une force colossale ; fléchie, une poussée violente de l’adversaire ne lui permettra pas de résister. L’inclinaison de cette jambe arrière tendue, obtenue grâce à une bonne flexion de la jambe avant, est déterminante : plus la jambe arrière se rapprochera de l’horizontale, plus la puissance supportée sera élevée, avec une limite liée à l’adhérence du pied sur le sol. À chacun de trouver le bon compromis qui dépendra, entre autres, de la nature du sol, mais il faut sentir la plante de ses pieds, de la pointe des orteils au talon, collée au sol.

  • Pénétration.

L’entraînement au makiwara ou au sac de frappe donnera toutes les clés sur l’instant où le kime doit intervenir : juste au contact ou, plus loin, après avoir pénétré de quelques centimètres. Comprenons simplement que la pénétration aboutie à un écrasement des tissus, alors que le kime libère une onde de choc. Le système osseux propage facilement l’onde de choc, mais les tissus mous l’absorbent ou l’atténuent. Il faut donc compresser les tissus mous avant de libérer le kime (abdomen). Quand les os sont immédiatement perceptibles sous le point d’impact (la tête), le kime peut se faire dès le contact. Sur les parties osseuses élastiques (cage thoracique), kime de surface et kime profond auront des effets différents. Certains experts font des démonstrations spectaculaires (à ma connaissance, c’est Bruce Lee qui en est, sinon l’inventeur, au moins le vulgarisateur) : le poing placé sur le sternum d’un partenaire, bras fléchi, ils tendent brusquement le bras (phase finale du tsuki). La compression de l’avant de la cage thoracique est suivie de l’expansion de l’arrière de celle-ci et se traduit par une projection impressionnante. Si plusieurs personnes sont placées l’une derrière l’autre, poitrine étroitement collée au dos du précédent, c’est la dernière qui subira la projection. Cependant ces experts sont des inconscients : ces techniques peuvent léser gravement les organes sous-jacents de leurs malheureux partenaires.

  • Durée.

Dans les kata, il est d’usage de moduler la durée et l’intensité du kime. À quoi cela correspond-il dans la réalité ? Lorsque Tori, à l’aide d’une technique de percussion, applique une force sur l’adversaire, il subit en retour une force de réaction (cela n’est pas seulement théorique : tous les karatékas font la différence entre un tsuki dans le vide et sur un sac de frappe). Si le kime de Tori est bon (position, contraction, ancrage), cette force sera neutralisée et l’énergie générée par le choc intégralement transmise à l’adversaire ; dans le cas contraire, Tori risque fort d’être déséquilibré et renversé. En cet instant, la sensation de puiser l’énergie dans le sol aidera à construire l’efficacité de ses atemi grâce, notamment, à la qualité des appuis qui découle de cette sensation. On déduit aisément de cette analyse que le kime doit durer le temps nécessaire à la neutralisation de la force de réaction : long kime sur le hara d’un adversaire lourd qui charge, kime très bref, en attaque à la tête, sur un adversaire immobile ou qui recule.

  • Apprentissage du kime.

La technique oi-zuki en zen-kutsu-dachi est parfaite pour apprendre à produire un solide kime car, comme on l’a vu, celui-ci ne se résume pas à ce qui ce passe à l’instant du choc : décontraction au départ (sauf les abdominaux), accélération brutale (poussée sur le pied arrière, traction du pied avant), position stable (pieds de part et d’autre de l’axe, pointés vers l’avant, jambe arrière tendue) et standardisée au millimètre près à l’arrivée, synchronisation du coup de poing avec la fin du déplacement (l’instant où le pied avant s’enracine dans le sol) et contraction simultanée, intense et brève, de l’ensemble des muscles nécessaires à une poussée vers l’avant. Souvent, les débutants achèvent oi-zuki avec la jambe arrière fléchie ou le talon levé ; ils adoptent ensuite la bonne position, jambe tendue et talon au sol dans l’effort louable de se conformer aux consignes de leur professeur. Cette erreur doit être immédiatement corrigée. C’est à l’instant de l’impact que cette position est utile.

Un long entraînement au choku-zuki (coup de poing fondamental) en hachiji-dachi donnera l’indispensable technique de bras. Notons deux points essentiels : la rotation du poing à l’impact et le hikite.

  1. Tourner les phalanges vers le sol pendant les derniers centimètres de la trajectoire du tsuki permet surtout d’éviter au coude de s’écarter du corps ; un coude qui s’écarte est plus visible pour l’adversaire et il fait perdre de la puissance. La rotation elle-même entraîne la contraction de l’avant bras et le solidarise avec le poing ; on évite ainsi les entorses du poignet. Durant toute la trajectoire strictement rectiligne, le poing doit rester aligné avec l’avant-bras (position des pompes sur les deux kento, index et majeur). Attention au mouvement de fouetté de type uraken remontant qui donne une sensation de kime mais place le poignet dans une position de fracture potentielle sur une portion assez longue de la trajectoire.
  2. Le hikite (tirer le poing en arrière) est constitué d’une rotation brusque du poing, phalanges vers le haut, lorsqu’il arrive à la hanche et d’un mouvement du coude que l’on ramène dans le plan sagittal, ce qui provoque la contraction des muscles dorsaux. Tsuki et hikite doivent être parfaitement simultanés. Le kiai renforcera la contraction abdominale. Le kime dépend de la parfaite synchronisation de tous ces éléments. Le poing qui exécute le hikite vient se placer juste au-dessus de la hanche, position qui offre une excellente protection des côtes flottantes.

Une dernière observation : en passant du choku-zuki au oi-zuki, nombre de débutants synchronisent le mouvement de bras sur le déplacement. Le coup de poing devient ainsi très lent car il démarre et se termine en même temps que le déplacement ayumi-ashi. Le poing qui frappe doit être maintenu à la hanche pendant tout le déplacement et libéré brusquement au moment où le pied se pose. Ainsi réalisé, le tsuki (c’est vrai pour toutes les formes d’atemi) doit produire un claquement sec du tissu du karate-gi comme celui que l’on obtient avec un fouet.

  • Sans déplacement.

Le oi-zuki a permis d’utiliser le déplacement pour développer la puissance générale de la technique. Qu’en est-il pour les techniques où le déplacement n’est pas possible comme un gyaku-zuki sur place ? La réponse habituelle des experts est de préconiser une rotation rapide des hanches afin que le hara soit le centre énergétique de la technique : le gyaku-zuki va s’accompagner d’un passage de hanmi-zenkutsu-dachi ou fudo-dachi (corps à 45°) à zenmi-zenkutsu-dachi (corps de face). Deux points sont à surveiller :

  1. Ohshima Sensei était très ironique, lors d’un stage à Paris en 1980, sur « ceux qui n’ont rien compris et qui font la danse du ventre ». De fait, de nombreux karatékas utilisent les hanches de manière totalement déconnectée du reste du corps. Ainsi, le renforcement de la technique de bras est totalement illusoire puisque cette oscillation des hanches relâche les abdominaux, mais, le pire est le risque de se démolir les vertèbres lombaires. Tokitsu Sensei avoue s’être sévèrement blessé en suivant aveuglément pendant quelques années les enseignements de Kase Sensei dont il fut l’assistant à Paris (Officiel Karaté N°14 octobre 2005). Il est impératif de lier la rotation des hanches avec celle des épaules. Le corps doit tourner en bloc sans torsion de la colonne vertébrale.

  2. Tourner autour de l’axe vertical du corps n’ajoute pas suffisamment d’énergie à la technique. Il faut obtenir une nette avancée du hara pour que l’effet soit sensible. S’il s’agit d’un hidari-gyaku-zuki (à gauche) en migi-kamae (garde à droite), il faut pivoter autour de la hanche droite ; ainsi, le hara est propulsé en avant. En anticipant quelque peu, il sera souvent possible d’augmenter le déplacement du hara vers l’avant en réalisant un déplacement yori-ashi (pas glissé). Une bonne flexion de la jambe avant ajoutera quelques centimètres de pénétration.

D’autre part, si nous reprenons l’image du butoir de chemin de fer, celui-ci n’a aucune énergie propre. Pourtant il arrête le train. Même si le karatéka ne s’est pas déplacé et n’a qu’une faible énergie cinétique à opposer à l’attaque adverse, à condition que la position soit bonne et le tonus musculaire adéquat, il peut stopper durement un adversaire. Dans ce cas l’énergie dissipée dans le choc est essentiellement fournie par l’attaquant. Cependant, le kime demeure indispensable pour assurer la résistance de l’édifice sur lequel vient s’empaler l’assaillant.

  • Kime sur quelles techniques ?

Pour le débutant, la réponse est simple et sans ambiguïté : il faut faire un kime sur toutes les techniques mais avec des nuances en fonction de la finalité de celles-ci. Un blocage qui n’est qu’une déviation de l’attaque adverse ne nécessite pas une grande puissance ; dans ce cas un kime bref permet d’enchaîner rapidement la contre-attaque qui sera soutenue par un kime nettement plus marqué. Si, dans les kime en zenkutsu-dachi, l’objectif est de transmettre une force maximum vers l’avant, en kokutsu-dachi, le but est d’absorber et de dévier la force. Pour reprendre les sensations décrites plus haut, en zenkutsu-dachi, on puise l’énergie dans le sol pour l’expédier sur l’adversaire, en kokutsu-dachi, on sent l’énergie de l’adversaire s’écouler dans le sol. Dans les deux cas, le kime permet une liaison solide entre l’arme naturelle qui frappe (ken, shuto, ude, etc.), le hara et le sol via les pieds. En kihon, on s’efforcera de produire un kime maximum sur toutes les techniques. Les kata, dès le Heian-shodan, introduiront les subtilités nécessaires, durée et intensité, pour une progression harmonieuse vers la maîtrise.

Très vite cependant, le karatéka découvre toute une panoplie de techniques dites « rebondissantes » : kin-geri, uraken-uchi, yoko-geri-keage, etc. Pas de kime, ou du moins pas le même, mais un rebond sur la cible. L'efficacité absolue de ces techniques est largement moindre mais elles ont leur intérêt : elles permettent des enchaînements très rapides et évitent de se faire saisir. Et certains points vitaux ne nécessitent pas de frapper fort (yeux, gorge, tempe, etc.). Toutefois, aucune de ces techniques n’arrêtera un adversaire qui charge, a fortiori un taureau, ce qui les prédestinent à l’attaque. En défense elles devront être couplées à une esquive.

  • Avec un adversaire.

La distance qui sépare Tori de son adversaire doit permettre une frappe efficace. Jamais il ne faut compenser une distance défectueuse par une inclinaison du buste : vers l’avant quand on est trop loin, vers l’arrière dans le cas contraire. L’énergie se concentre dans le hara. Pour cela, il est nécessaire de maintenir son corps bien vertical, l’abdomen légèrement en avant des épaules. Une légère bascule du buste vers l’avant, hors l’exposition excessive du visage, décontracte les abdominaux ; toute efficacité disparaît.

Pour finir, soulignons l’importance de la bonne exécution technique des différents paramètres exposés ci-dessus. C’est la maîtrise totale de ceux-ci qui confère au kime sa puissance. Il ne faut jamais développer la sensation d’être fort car cela se construit dans la lutte contre la contraction des muscles antagonistes qui a pour effet de freiner le mouvement. Quand vous vous sentez fort, vous l’êtes beaucoup moins que vous ne le croyez. C’est l’adversaire qui doit sentir votre force, pas vous.

  • Unité du corps et de l’esprit.

Sans le mental, la technique n’est rien. Cette vérité fondamentale doit inonder l’esprit du karatéka en permanence. On considère généralement que l’efficacité repose sur 20% de capacités physiques, 30% de maîtrise technique et 50% de mental. Pour ma part, et sans remettre en question leur importance respective, je pense que chaque composante est indispensable : si le mental est absent, il ne reste pas 50% d’efficacité, elle est nulle ; idem sans technique. Les capacités physiques, elles, ne sont jamais nulles ; ce n’est pas une raison pour les négliger. Améliorer sa souplesse et sa vitesse sont des éléments importants de l’entraînement, mais l’esprit doit faire l’objet de toutes les attentions afin d’en perfectionner le fonctionnement. L’esprit doit être un outil, pas un handicap. À cette fin, dans le recherche du chi-mei, l’esprit doit totalement s’investir et ne laisser aucune place à une éventuelle pensée parasite. Cet investissement se retrouve dans le kiai qui doit être puissant et profond. Un bon kiai naît dans le hara et fait trembler les murs. J’entends trop souvent des kiai timides, qui s’étranglent dans la gorge, témoins de freins psychologiques sous-jacents.

 

Pour aller plus loin.

La recherche et l’amélioration du kime doit être un souci permanent du karatéka jusqu’au cinquième dan. Au delà, la subtilité deviendra prépondérante. Cela ne veut pas dire qu’un premier ou deuxième dan ne peut pas faire preuve de finesse, mais le kime reste le point essentiel de sa force de dissuasion et c’est sur elle que repose sa sérénité. Le karatéka doit être capable de mettre K.O. n’importe quel individu à l’aide d’un seul atemi. Cependant la subtilité peut fort bien porter sur le kime lui-même.

Est-il toujours nécessaire de tourner le poing à l’impact ? Si la pénétration d’un tsuki est de plusieurs centimètres, il est utopique de vouloir tourner le poing à la fin de la trajectoire car les frottements s’y opposent fortement, mais le poignet doit être parfaitement maintenu, donc la rotation doit être amorcée pour assurer la contraction de l’avant-bras. Jodan, sur un adversaire de grande taille, le tsuki classique est inadapté car ce sont les doigts et non les kento qui touchent les premiers. Dans ce cas, tate-zuki (poing vertical) est préférable, une bascule du poing vers le bas remplaçant la traditionnelle rotation. De nombreux karatékas, même de haut niveau, continuent cependant à tourner les phalanges vers le bas en attaquant jodan, à cause des protections qui ne permettent pas la finesse de l’analyse que nous venons de présenter. Une difficulté équivalente se présente avec les débutants ou certains avancés qui attaquent chudan à faible distance ; en voulant absolument tourner le poing, ils se retrouvent avec le coude largement sorti sur l’extérieur et l’épaule levée alors que tout irait pour le mieux avec ura-zuki dont la rotation en sens inverse produit le même effet de contraction de l’avant-bras. Ainsi la rotation du poing s’avère indispensable en apprentissage car elle inculque le verrouillage du poignet à l’impact, mais une fois cet automatisme acquis, il convient de s’échapper des contraintes éducatives. Rappelons-nous qu’une des grandes qualités du karatéka est l’adaptabilité aux circonstances. Cette dernière consigne est toutefois à prendre avec prudence. Certains pensent pouvoir évoluer vers des sensations plus personnelles alors que les bases ne sont pas totalement maîtrisées (Cf. notre 4e dan de l’introduction). Il faut suivre rigoureusement les conseils de son sensei.

Quels sont les effets de l’onde de choc ? Les os peuvent se briser ; les organes peuvent être lésés. Quelles lésions, avec quels effets ? Instantanés ou différés ? Le champ exploratoire est immense. Dans cette optique, on pourra tester quelques options.

Premièrement, le dosage du kime et d’abord une mise au point : il ne faut pas confondre la vitesse instantanée à laquelle arrive une technique et le temps mis pour réaliser cette technique. En raccourcissant les mouvements, vous mettez moins de temps mais vous arrivez moins vite, donc avec moins d’énergie. Faites attention à ne pas cultiver les illusions et travaillez toujours avec de longues trajectoires. Certes, il est possible d’améliorer son accélération, mais il est préférable d’en profiter pour développer une puissance supérieure. Pour réaliser un geste plus court qui prend moins de temps, inutile de s’entraîner, cela se fera instinctivement devant la nécessité. Ce n’est donc que la phase finale de contraction générale qui doit décider des modalités de transmission de l’énergie à l’adversaire. La perte d’énergie due à un déplacement trop lent ne peut pas être compensée par un kime miraculeux. Le kime parfait transmet au maximum E = ½mv2 ; il ne rajoute rien, mais comme nous l’avons déjà dit, cette énergie peut provenir de l’adversaire. En conséquence, le dosage procèdera uniquement par amputation d’une partie de l’énergie disponible en jouant sur la durée du kime, sa pénétration, l’intensité et la répartition de la contraction musculaire.

Ensuite, le double kime : après un premier kime, le poing est libéré pour aller faire un deuxième kime quelques centimètres plus loin et quelques millièmes de seconde plus tard. Le premier kime a comprimé les tissus, le deuxième pourra donc se propager plus loin car les tissus seront plus fermes, plus conducteurs. D’autre part, un organe propulsé dans le sens de la frappe sera en phase de rebond lors du deuxième kime et encaissera le deuxième choc beaucoup plus durement.

Nishiyama Sensei parle d’un kime vibratoire, qui n’est en fait qu’une succession très rapide de plusieurs kime, dont les effets principaux pourraient se manifester avec un jour ou deux de retard, voire une semaine. Nous entrons là dans le domaine des techniques dites « secrètes ». L’intelligence alliée à de nombreuses années de pratique permettra à quelques karatékas privilégiés de pénétrer les arcanes de certaines d’entre elles. D’autres seront transmises selon l’ancestral système du maître à son disciple, cette relation survivant camouflée dans la pratique de masse actuelle.

L’analyse hyper fine des composantes du kime doit aboutir à une totale maîtrise, mais il faut se souvenir que le mental reste le paramètre crucial. Or, si le physique atteint vite ses limites, la sphère psychique recèle des ressources qui semblent quasiment inépuisables. Par exemple, comme nous l’avons déjà souligné, l’esprit doit accompagner l’atemi pour que le kime soit fort. Dans les kata, on veillera à ne pas laisser le regard errer au hasard mais à le focaliser sur l'adversaire. En kumite, on ne se laissera pas distraire par des évènements sans rapport avec le combat. Certes, la direction du regard n’est qu’une conséquence de la disponibilité de l’esprit, mais quand l’instructeur exige que le regard soutienne la technique, il induit automatiquement la mobilisation de l’esprit à cette fin. Le karatéka intransigeant qui procède à une introspection sans complaisance remarquera que l’engagement total de l’esprit est la clé du kime parfait, composant indispensable de la technique efficace. Cela ouvre un champ d’investigations incommensurable : débarrasser l’esprit des a priori, des doutes, des peurs, des conditionnements, des émotions… C’est-à-dire le soustraire à toute forme de conflit ; en d’autres termes qu’il soit en harmonie… et pourquoi pas avec l’univers ? Quand, avec l’âge, les capacités physiques déclinent, il est rassurant de savoir qu’un potentiel de progression immense reste accessible.

Le kime est dépendant de notre disponibilité d’esprit, de notre maîtrise technique et de notre condition physique : « shin-ghi–tai ». Son intensité sera donc éminemment variable. Toutefois, il est impératif de rechercher l’amélioration permanente de deux points essentiels :

  • La puissance maximale
  • La capacité à moduler cette puissance.

Sauf demande expresse du professeur ou recherche particulière, travaillez toujours avec kime, donc avec l’esprit entièrement impliqué dans l’action. C’est la condition sine qua non pour obtenir une force hors du commun et la capacité de la doser.

Quant aux techniques apparemment sans kime telles que les projections, kansetsu waza (techniques de luxation) et dégagements, un kime placé au moment crucial en décuplera l’efficacité. Attention au dosage ; l’intégrité physique du partenaire d’entraînement exige un kime modéré et parfaitement contrôlé.

Rappelons nous les principes du zen :

« Quand je marche, je marche. Quand je mange, je mange. » Ce qui signifie qu’on ne fait jamais deux choses en même temps et que l’esprit s’investit totalement dans l’action du moment.

Soyez zen et dites :

« Quand je fais kime, je fais kime. » Et que le regard transperce l’adversaire, que claque le karate-gi et tremblent les murs !

Sakura Sensei


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